Emma Shapplin

Interview

Emma Shapplin
Une entrevue exclusive de Club Culture


Emma Shapplin était de passage au Québec à l'automne de 1998. Elle avait lancé au printemps précédent un premier album intitulé Carmine meo. La sortie de son disque a fait tout un tabac à Paris et a eu l'effet d'une bombe ici. Chez Club Culture, elle est devenue notre coup de coeur instantanné de l'été.
Emma Shapplin a aimablement accepté de nous donner une entrevue. La journaliste, Nathalie Pelletier et le photographe Alexandre Choquette l'ont rencontré :

· Qu'est-ce qui vous a amené à la musique ?

La nature !

· En quel sens ?

Les sons, les bruits dans la nature. Ils sont de la musique véritable.

· Et les mots ?

Les mots sont beaux quand on les lit à haute voix. Quand on les entend prononcer. Ils émettent des sons qui deviennent de la musique. Et je crois que la musique est constituée de sons, de vibrations. Je trouve cela, bien. Comme le contact direct avec la nature... comme l'eau qui coule, le bruissement du vent dans les feuilles. Tout cela est de la musique.

· Est-ce plus cela qui vous a fait opter pour la chanson ou c'est votre sang italien ou encore l'influence du XIVe siècle sur votre vie ?

J'ai découvert l'art lyrique tout à fait par hasard en entendant une publicité à la télévision. J'avais 11 ans à l'époque et c'était la première fois que j'entendais une voix d'une telle beauté. Je ne sais toujours pas qui interprétait les vocalises que j'avais entendues. En tout cas, c'était celles de la Reine de la nuit dans La flûte enchantée de Mozart. Pour la première fois, je prenais conscience du plaisir à écouter et à entendre cette voix, cet air. Je crois que tous les chanteurs sont comme ça d'ailleurs : un jour, ils entendent quelque chose de beau et il essaient de le reproduire et si ça ne marche pas trop mal, ils continuent. Moi, j'ai commencé comme ça. J'ai commencé à aimer et à chanter grâce à une voix. J'ai essayé et c'est sorti comme ça. J'ai aimé et d'un seul coup, je me suis mise à palpiter. Oui, vraiment, c'est comme cela que je me suis mise au chant.

· Que s'est-il passé par la suite ? Vous avez pris des leçons de chant ?

Qu'est-ce qui a suivi ? ... Pendant plusieurs années, je chantais ça et là, un peu à gauche, un peu à droite, dans les couloirs de l'école, dans la rue, etc. Une camarade m'a dit un jour : "Tu devrais rencontrer une vieille dame que je connais et qui me donne des cours de piano." Donc, j'ai fait la connaissance de la dame en question et c'est bizarre... elle était douée... elle était soprano colorature et elle m'a fait découvrir le monde de l'opéra, qui était la Reine de la nuit, qui était Bellini, qui était Mozart, Verdi, Puccini. Je n'ai malheureusement pas suivi de cours longtemps. Un an et demi tout au plus. Mais c'est elle qui m'a vraiment ouvert la porte à l'opéra, ma première passion. Par la suite, j'ai dû abandonner parce que je ne travaillais plus du tout à l'école et que mes parents avaient très peur... ensuite... aussi pour plusieurs autres petites raisons.

· Vous ne veniez pas d'une famille où la musique...

Non... Non... pas du tout. Je crois que je peux comprendre. Je comprenais mes parents qui se demandaient où tout cela allait m'amener. D'un seul coup, cette dame... sortie de nulle part qui s'emparait de mon temps et moi qui était complètement envoutée par les cours qu'elle me donnait. Je n'avais qu'une seule idée en tête : travailler mon chant et retravailler ma voix. Et voilà, ils se sont dits : "C'est pas un métier, c'est trop dur... on n'a pas suffisamment de sous... c'est cher... c'est long... puis si ça ne fonctionne pas... et puis ceci et puis cela." Bref, j'ai cessé durant... jusqu'à l'âge de dix-huit ans.

· ...Le plus amusant, c'est que tout cela vous a amené au rock n'roll alors qu'en général, les parents souhaiteraient le contraire. On inscrit un enfant à des cours de piano classique pour justement éviter qu'il aille du côté de la musique populaire.

Je ne les ai pas consultés. J'ai agi sans demander leur avis. J'avais cette voix haut perchée quand je parlais. J'ai encore, quand même, un timbre très haut et, à l'époque, c'était beaucoup plus marqué. J'avais vraiment cette voix de soprano léger, vous voyez ? On avait tendance à se moquer de moi, un petit peu. Ce n'était pas méchant, mais bon ! C'était la ligne. Je me disais puisque je ne peux pas me servir de cette voix, autant la changer. En même temps, j'avais envie d'oublier l'opéra puisque, apparamment, ce n'était pas fait pour moi. J'avais envie de tirer un trait sur tout cela, de tourner la page et surtout, je voulais changer ma voix pour obtenir une voix grave. D'ailleurs, j'aurais pu me la casser à force de hurler. Ah, que j'ai pu hurler ! J'essayais de fuir le lyrique en même temps que je retrouvais dans le monde opératique des personnages tourmentés, mystiques tout comme je l'étais, moi-même.

· Comment s'est effectué votre retour à l'art lyrique ?

En fait, quand j'ai eu 18 ans, je suis partie de chez moi. Je me suis dit : "Ça suffit ! Si j'en ai envie, y'a pas de raison pour que je n'essaye pas." À chaque fois que j'entendais un air classique, j'étais en larmes, tout de suite. C'était douleureux et je me trouvais ridicule. À cette période, j'ai rencontré Jean-Patrick Capdevielle qui est devenu mon producteur et c'est lui qui a écrit la majeure partie de mes chansons...

· Un heureux hasard qu'il se soit trouvé sur votre chemin...

Je vais vous dire... je crois que je peux parler d'une histoire, d'une histoire de déclics comme ça avec des gens très importants qui ont eu beaucoup de poids dans le déroulement de ma vie, de ma carrière.

· Et votre carrière, elle ne s'est pas faite toute seule. Votre premier disque a été un travail de longue haleine ?

Comme je vous le disais, j'ai rencontré Capdevielle à 18 ans et il m'a donné le courage nécessaire. C'est la première personne qui m'encourageait et qui me poussait. J'ai suivi son conseil, j'ai travaillé avec acharnement. Puis, je ne l'ai plus vu durant quatre ans. Pendant ces années, j'ai suivi des cours de chant classique à gauche et à droite, un peu de technique par ici et par là dans différents conservatoires de musique. Au bout de ces quatre ans, je me suis retrouvée dans une soirée, alors que je ne sortais jamais le soir, et il était là. Il m'a demandé ce que je devenais. Alors, je lui ai chanté ce que j'avais appris, c'est-à-dire quelques airs anciens comme ceux que toutes les jeunes sopranos qui commencent, travaillent et il m'a dit, mi-figue, mi-raissin : "Que puis-je faire pour t'aider ?" Je lui ai répondu du tic au tac : "Écris-moi un album." Et c'est parti comme ça.

· L'écriture du disque! Vous lui avez demandé de vous composer des chansons en italien du XIVe siècle ?

Tout ça a mis au moins un an et demi à se construire. J'ai commencé par essayer de chanter certaines de ses chansons avec une voix plus pop. Ça ne collait pas, ce n'était pas pour moi. On a essayé autre chose : pendant que je faisais des vocalises, il m'accompagnait à la guitare. Ça ne collait pas non plus. Au bout d'un moment, il m'a dit : "Bon, tu chantes comme ça, pas de problème ; c'est ta façon de chanter, tu chanteras comme ça. Je n'ai qu'à construire des mots avec ta voix. Ce seront des mots mêlés comme une sorte de crin, faits exprès pour ton timbre de voix et pour que tu puisses te sentir à l'aise dans ton univers." On a commencé à écrire en jetant sur papier les passions qui m'animaient. Et pour chacune de mes passions, il a choisi un instrument. C'est comme ça que d'un élément à l'autre, le disque s'est construit. Une fois tous les instruments trouvés, il a commencé a composé la musique...

· Y-a-t-il du spirituel la dedans ?

Je ne sais pas.

· Mais le choix des paroles ? Vous vous êtes énormément investies dans ce disque ?

Complètement, oui. Le travail a été une étroite collaboration entre lui et moi. Il y a énormément de choses dans mon album, énormément de sons, en fait tous les sons, énormément d'influences aussi. Je vous ai dit que j'adore l'opéra. Je voulais qu'on sente l'atmosphère de l'opéra, très fort et plus particulièrement de l'opéra du XIXe siècle, celui de Puccini, Bellini, Verdi. Pour cette raison, on a choisi les violons, on a choisi des cordes pour exprimer cette vague de romantisme justement.

J'adore la tragédie aussi. Donc on a choisi des mots, des paroles qui expriment le tragique. Chaque chanson est un peu le point culminant de la tragédie au moment où l'héroïne se trouve seule face à son destin avec son cheminement dans sa tête, dans son coeur et dans son âme. Tout ça passe par les mots.

J'aime la musique, j'aime l'aurore. Ça s'entend dans le disque. Je voulais que l'enregistrement soit un rêve, donc il fallait que ce soit quelque chose de doux comme un voile, comme un mirage. Pour créer cela, on a opté pour cet italien-là.

Parce que je chante de la tragédie, les mots sont durs, les histoires sont dures et teintées de nostalgie comme si c'était un rêve dont on se souvient. Rien de cru. Pour cette raison, je ne voulais pas de langage moderne. Je voulais un langage ésotérique qu'on puisse sentir d'abord avant de le comprendre pour entrer dans l'histoire. Je voulais de la douceur et non de la brutalité. Rien de choquant, rien de heurtant. Le choix de ce vieil italien incite au voyage aussi. Et comme j'avais beaucoup travaillé les airs italiens, ç'a été facile pour moi de me le mettre en bouche. Jean-Patrick est tombé sur des vieux textes de Pétrarque et on est parti dans ce sens-là. Il s'est mis à cet italien-là pour écrire.

· Il y a quand même un peu de moderne dans l'album. Il y a un côté percussion, entre autre, qui fait moderne.

Oui. Ce côté moderne, j'en avais besoin, il fallait que je l'exprime. J'ai fait une incursion dans le hard rock avec un groupe. Je aimé. J'ai aimé le hurler même si ce n'était pas dans mon registre de voix, même si je n'y étais pas tout à fait à l'aise. Ce passage fait partie de mon vécu, de mon histoire. J'avais envie de le dire. J'ai beaucoup écouté David Bowie, Aretha Franklin, Ella Fitzgerald. J'aurais bien ajouter la guitare aussi comme autre instrument, mais, bon... on avait suffisamment de cordes dans les arrangements... donc on a intégré une basse et une batterie pour exprimer le côté si l'on peut dire, le côté plus rock, plus pop.

· Tout ce que vous étiez est là finalement...

Non, pas tout, mais je crois du moins tout ce que j'étais au moment de la composition. Je crois qu'on évolue constamment et je suis en train de préparer un nouveau rêve, mon prochain album.

· Avant de parler du prochain album, je veux aborder le sujet suivant : on dit que votre disque est inclassable. Qu'est-ce qui vous ferait le plus plaisir ? Qu'on le classe dans la catégorie pop ou dans la catégorie airs d'opéra ?

Moi, je trouve bien qu'on me range dans la catégorie inclassable. Avec ce disque, je ne voulais pas qu'il y ait d'époque. C'est un voyage à travers le temps et l'espace. C'est un voyage sous terre. Personnellement, ça me gène un petit peu qu'on veuille me cataloguer en chanteuse classique.

· Et le prochain disque sera fait de quoi ?

J'entends déjà les sons même si je n'ai pas trouvé de fil conducteur. J'ai déjà un univers en tête. J'aimerais que ce soit lunaire. Avec mon premier album, j'ai exprimé le tragique, le dramatique. Pour mon deuxième, je veux vraiment aller dans la douceur, la légèreté, l'aérien, l'aquatique... c'est difficile de parler de sons...

Sur mon premier, j'ai mis en valeur ma voix de soprano dramatique et dans le deuxième, je voudrais explorer la soprano colorature en moi et faire quelque chose de brillant et de doux avec des pointes de mumures... des choses qui se rapprochent de ça.

· Vous avez le talent de marier les mots aux images, alors j'ai envie de vous demander de trouver un animal, une couleur, un terme qui vous désignerait, qui vous décrirait bien ?

C'est difficile...Je ne sais pas si j'aimerais être un vampire... Ils souffrent beaucoup ces gens-là...

· ...Ça pourrait être une sorte d'oiseau ?

Oui, peut-être... peut-être un martin-pêcheur... je ne sais pas... je ne sais pas du tout.

L'entrevue se termine sur ces mots car elle doit s'envoler pour une autre grande métropole où elle doit donner un spectacle Après cette rencontre, nous aurons d'autres belles surprises. Emma Shapplin est une fille rêveuse, déterminée et charmante. Je lui souhaite de réaliser ses rêves et de nous donner encore d'autres CD de cette qualité.
À très bientôt!

Nathalie Pelletier
Et Michel Beaudry
Club-Culture

http://www.club-culture.com/general/emma.htm


Etterna

 

A l'âge où les adolescentes rêvent de pop stars ou aujourd'hui d'en devenir une, vous ne viviez que pour l'opéra ! Est-ce que déjà à l'époque vous cultiviez votre différence ?


Je me considère comme quelqu'un de fondamentalement introverti et en même temps j'étais un vrai clown. Bien sûr que c'était pour moi une façon de me cacher ! J'avais tout un univers intérieur qu'il fallait que j'exprime, que je sorte et que je fasse vivre. Je trouve que l'opéra est le plus bel Art qui existe car il est très complet : la musique, la mise en scène, l'aspect visuel, les personnages... C'est un vrai conte de fées musical avec ses sorcières, ses princesses...

Est-ce de là que vient votre goût pour les personnages qui peuplent votre univers ?


Oui, c'est une longue tradition que je perpétue ! On retrouve ces personnages dans mes deux albums, mais aussi dans les photos qui sont de véritables petits tableaux. Mon univers est ponctué de petites touches d'émotion, certains le qualifient de symboliste, de surréaliste, voire d'impressionniste. Personnellement, ce qui m'intéresse, c'est l'émotion qui s'en dégage, qu'elle soit ensuite communicative et que les gens se créent leurs propres émotions. Je ne suis pas quelqu'un qui va écrire 50 chansons, j'en choisis 20 et puis je les arrange jusqu'au bout. Bien sûr j'y raconte des histoires, mais ce qui est primordial c'est l'univers qui va s'en dégager. C'est un processus très long et lent et jusqu'à la fin elles évoluent. Je collecte autour de moi des écrits, des choses que j'ai dans la tête, des objets, des bruits, des sons, des odeurs... En fait, je laisse venir les émotions. Toute cette collecte est ensuite organisée, je structure les éléments pour les intégrer dans une histoire qui donnera naissance à une chanson. Comme mon univers est assez flou et que je souhaite qu'il le reste, je veux qu'avant tout les gens puissent rêver dessus. Cet univers d'émotion, c'est du rêve !


Voulez-vous que l'auditeur s'approprie vos chansons et qu'il les vive à sa manière ?


La musique c'est ça ! J'adore les mots et en même temps je les déteste. Je n'impose pas d'image. Je veux qu'ils aient leur propre rêverie et après s'ils veulent entrer dans mes pensées, à ce moment-là ils liront mes textes. Même les photos sont des petits tableaux bourrés de symboles, je sais ce que cela représente, mais même pour moi ce sont des évocations mouvantes. Je ne veux rien figer ! Les textes que j'ai écrits sont comme des petites poésies.


Votre premier album "Carmine meo" s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires. Vous attendiez-vous à un tel succès et comment a été perçu votre musique à l'étranger dans un marché international du disque dominé par la langue anglaise ?


Pour moi, c'était très facile... Je pense qu'on a réussi notre pari puisqu'on a transporté de l'émotion et du rêve, c'est ce qu'ont, en tous cas, retenu les gens. Au départ je peux dire un grand merci à Pavarotti et Bocelli car ils m'ont ouvert la voie. Pavarotti a été le premier à travailler avec des artistes pop pour faire de la pop-opéra. Quand j'ai commencé, les professionnels disaient que j'étais la version féminine d'Andrea Bocelli. Je suis convaincue que ma démarche n'est pas la même. Si je fais cette musique c'est par rapport à ce qui m'est arrivé dans la vie : je me suis rebellée, j'ai voulu changer ma voix... Je voulais avoir une voix rauque, j'ai chanté dans un groupe de hard rock, je fumais deux paquets de clopes par jour pour la modifier. Dans le monde du rock et de la pop on avait l'impression que la musique était figée. Dans les années 70-80, beaucoup d'artistes ont tenté des expériences comme David Bowie... ils étaient considérés comme des marginaux et puis il y a eu la world music, l'ambiant, l'évolution technique. On joue aujourd'hui aux apprentis sorciers !

Comment êtes-vous considérée par les puristes classiques ?


Ils n'aiment pas que les genres se mélangent !

Appartenez-vous donc au monde de la pop ou du classique ?


Quand on me demande si je suis une cantatrice ou une diva, je réponds : "Non ! Non ! Non ! Et non !" (Ndlr : Emma le dit en faisant des gammes). Ce que je chante, ce n'est pas de l'opéra, ce n'est même pas de la pop et du lyrique. Alors bien sûr que j'utilise des samples et des sons provenant de ces styles musicaux, mais aussi bien d'autres provenant de la nature, d'instruments grecs... C'est mon petit laboratoire, je prends plaisir à filtrer, transformer des sons ou les fabriquer. J'utilise aussi beaucoup ma voix, je n'utilise pas une technique purement bel cantiste. Si j'ai envie de crier, je crie ou je murmure. Ce sont donc des espaces de liberté où je peux pleinement m'exprimer... J'y mets tout ce que j'aime et tout ce que j'ai envie de partager avec les autres.


Comment avez-vous créé l'univers de "Etterna" ?


Pendant les deux ans où j'ai fait de la promotion pour "Carmine meo", j'ai voyagé dans le monde entier avec un recueil de fragments (Ndlr : extraits de poésies) de Sapho et de Dalsay. J'ouvrais le livre n'importe où, je le lisais, je me mettais à rêver et ça me permettait de m'évader. "Etterna" est un clin d'oeil ou un hommage direct à Dante, parce qu'à ma connaissance c'est le seul qui écrivait "Etterna" avec deux "t".


N'estimez-vous pas que les gays soient les plus aptes à rentrer et comprendre votre univers ?


Dans le monde entier, j'ai été très bien accueilli par ce public et je ne compte plus le nombre d'interviews que j'ai donné aux magazines gays. C'est vrai qu'en général je ne me pose pas ce genre de questions, jusqu'au jour où je me suis aperçue que tous les gens qui m'entouraient l'étaient. Ils ont une très grande sensibilité et un goût prononcé pour tous les détails, ce qui n'est pas pour me déplaire !


Thierry Calmont


http://www.tribumove.com/people2/art_inte_actu_eshapplin.php#

 

EMMA SHAPPLIN
Une voix qui s'exporte.

 

Paris, le 17 janvier 2003 - Avec La Notte Etterna, son second album d'une grâce inclassable, la Française Emma Shapplin fait son retour avec succès dans les charts internationaux. Evoquant tour à tour Klaus Nomi ou Nina Hagen, elle a cette fois choisi la poésie lyrique italienne du 13ème siècle pour porter haut toute sa passion harmonique. Rencontre avec un double phénomène vocal et commercial.


Comment êtes-vous parvenue à faire revivre une langue morte depuis plus de sept siècles ?


Cela part déjà d'un amour de la poésie italienne, allemande et française. Je parle français, anglais, je suis capable d'écrire en espagnol, en italien comme en vieil italien. J'aime les langues, j'aime les mots,même si en même temps je les déteste, car parfois mieux vaut se laisser porter par une émotion ou la musique qu'ils dégagent. Le langage primordial reste la musique, les mots viennent après. J'aime que leur sens ne me soit pas imposé. J'ai des textes à tiroir, il y a différentes manières de les ouvrir. C'est selon l'humeur. J'ai plein de personnages dans ma tête, plein de fantaisies et avec tant de facettes.
C'est un voyage dans le temps ?
Cela fait partie de nos bases, de nos passés, on ne peut le nier et j'aime fouiller. Je pense aussi être relativement actuelle, particulièrement en musique. On est beaucoup plus enclin au métissage aujourd'hui. Mais Liszt le faisait déjà avec ses Polonaises, réinventant des airs folkloriques. C'est un peu le même travail, même si je ne suis pas lui!

Mais vous n'avez aucune origine italienne ?

Peut être que dans le sang, très loin, il y a du sang italien...

Vous êtes née à Paris ?


En banlieue sud exactement. A Savigny. C'était gris et urbain, même si c'était calme. Mais j'ai été très vite attirée par la nature et la poésie. La musique, c'est de la poésie et la poésie c'est de la musique. À la base, j'étais très introvertie et renfermée. J'étais souvent seule, une petite fille qui restait dans son coin, dans sa tête avec des fantômes. J'aime aussi beaucoup travailler de mes mains, peindre, dessiner, écrire. Et coudre. Pour ce second album, j'ai d'ailleurs aimé imaginer mes costumes, les dessiner.
Avant de recréer la poésie lyrique italienne du 13ème siècle, vous êtes passée par toutes sortes de musiques y compris, paradoxalement, le hard rock ?
Particulièrement hard avec des groupes comme Queensrÿche mais je me suis rapprochée de ce genre car Geoff Tate, le chanteur, était issu de l'opéra. A la base, c'était déjà une voix. J'aimais bien le soin qu'il portait à ses textes, c'était toujours résolument macabre mais si joliment écrit.

Comment êtes-vous passée d'un genre à l'autre ?

Peut-être pas comme l'entendez. Il s'agit plus d'essences que des styles musicaux. Je me fiche un peu des styles car la musique est toujours un métissage, c'est toujours inspiré de divers horizons, c'est quelque chose qui s'emboîte, une sorte de poupées russe.

Cela a mis du temps à mûrir ?

Oui, c'est une recherche mais je ne suis pas toute seule à faire ce genre de choses. D'une certaine façon Kate Bush le faisait un peu. Mais elle chantait en anglais d'aujourd'hui que l'on comprend plus facilement que l'italien juste avant la Renaissance !

Il existe beaucoup de différences entre cet italien ancien et celui d'aujourd'hui ?

C'est aussi la façon de penser qui a évolué. Moi, j'évoque des pensées actuelles mais exprimées avec le langage d'hier. Cela leur donne une dimension onirique et poétique, mais aussi tragique et irréelle. Ce sont des expressions bien typiques de cette époque qui pour moi sont riches et grandiloquentes. Comme le titre de l'album Etterna : en italien moderne, le sens est le même, 'éternelle', mais cela s'écrit avec un seul t. Là, c'est une petite touche, un clin d'oil à Dante, car il était le seul à l'écrire de la sorte. A l'époque née du latin et du provençal était en pleine mutation. Dans un même texte, il n'était pas rare de retrouver trois orthographes différentes. Moi, j'ai voulu donner un sens à 'etterna' en l'écrivant ainsi, c'était un clin d'oil prémédité pour ramener ce mot jusqu'à l'époque de Dante.

Vous composez et écrivez vos chansons, quelle est votre méthode ?

J'ai l'air très désordonnée mais j'ai mon ordre intérieur et je m'y retrouve. En fait, je fais évoluer le tout, parole et musique, simultanément et jusqu'au dernier moment. C'est à s'arracher les cheveux pour certains musiciens et pour les personnes qui travaillent avec moi.
Je n'écris pas comme certains le font 50 musiques et j'en choisis 15 dedans. En fait cela peut partir d'une phrase musicale ou écrite, cela peut partir d'une image, cela peut partir d'une idée, de l'évocation d'un personnage, cela peut partir de tant de choses. Il y a toute une période où je vais ramasser mes petites pierres blanches puis je les mets dans un gros sac, les agite et les trie. Là, c'est plus compliqué, il faut structurer.

C'est un puzzle ?

Aussi. Sur cet album tout n'a pas été conçu au même endroit. Ma voix a été enregistrée en France au studio Davout. J'ai enregistré l'orchestre, le London Philarmonic à Londres, à Abbey Road et c'était encore un grand moment. De même, je ne voulais pas faire cet album seule. J'aime qu'il y ait un échange aussi, donc j'avais fait appel à Graeme Revell qui a composé entre autres les bandes originales de The Crow, Tomb Rider ou encore Human Nature. Je me reconnais dans sa musique. Je suis allée à Los Angeles à deux reprises pour travailler avec Graeme, pour lui expliquer en détail ce que je voulais. Donc c'est pareil, cela a été une purée de mots, d'émotions, Et ensuite des tonnes de fax et de mails pour lui expliquer, essayer de lui transmettre quelque chose que j'avais envie de voir traduire.

Il est étonnant de voir une petite bonne femme telle que vous générer une telle puissance vocale ?

Je crois que comme j'étais très introvertie, le jour où j'ai décidé de m'exprimer, je devais le faire avec force! Je suis quelqu'un d'entier et de passionné. Je déteste ce qui est dans le gris; c'est noir, c'est blanc, précis ou tranché. J'essaie de fuir une forme de mièvrerie. Cela paraît assez bizarre, je trouve que quand je m'écoute après coup, il reste encore quelques touches de mièvrerie. Je ne sais pas ce que je recherche, c'est une forme de quête. Je dois jouer à l'alchimiste.

Gérard Bar-David

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